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Ousmane Sembène : Ô Pays, mon beau peuple

20 Mai 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Ô Pays, mon beau peuple de Ousmane Sembène

Publié en 1957, j’ai déniché Ô Pays, mon Beau Peuple dans le fond historique de la médiathèque de Montélimar. C’est un petit bijou tant sur le fond que sur la forme, un magnifique roman qui se déroule à Santhiaba, en Basse-Casamance, le long de la frontière avec la Guinée-Bissau, dans la région de Ziguinchor.

Après avoir fait la guerre en Europe, Oumar Faye rentre chez lui avec sa jeune femme, la toubaresse Isabelle. À Fayène, son père Moussa, iman de la mosquée a trois femmes : Rokhaya la mère d’Oumar, Aminata et Fatou.

Au premier sourire du soir, c’est-à-dire à l’apparition des étoiles, vient l’ultime prière de la journée.

Retrouver sa famille est difficile pour Oumar et sa jeune brancou (jeune blanche) ; ils s’installent près du marigot, y établissent leur maison nommée La Palmeraie.

Carrure athlétique, muscles saillants, attaches fines, Oumar ressemble à un totem d’ébène.

La société ne tolère pas qu’un nègre s’accouple avec une blanche : cela bafoue les lois.

Oumar pêche avec son oncle Amadou et se saoule de nature, n’en est jamais repu ; il se sait pétri de cette glèbe qui est sienne, sa peau est imprégnée  de sa saveur, depuis son enfance, il s’est frotté à elle de la tête aux pieds. Il aime sa terre au point qu’il la compare à une femme aimante et aimée avec la chevelure de ses arbres, les os de ses pierres, les rivières de son sang et de ses sources, les seins de ses collines. Oumar, paysan dans l’âme, se met à cultiver la terre.

L’intruse Isabelle fait sienne cette phrase, lue dans la prose d’un chinois : « Dans les pays qui sont placés sous domination étrangère, les individus perdent peu à peu leur puissance créatrice et, de génération en génération, leur énergie diminue. »

Le long du débarcadère, des femmes chargent des sacs d’arachide sur les bateaux ; jeunes filles au corps pur, vieilles aux seins aplatis par le pagne se suivent en file indienne ; elles chantent pour tromper la réalité comme on étouffe un sanglot pour ne pas sentir la fatigue, comme elles chantent au moment des excisions des chansons de douleur.

—Tant que vous ne considérerez pas la femme comme un être humain et non comme un instrument de vos viles passions, vous piétinerez. Il n’y a pas plus puissant obstacle que la polygamie en ce qui concerne l’évolution, dit Agnès.

— Il n’y a rien à tirer de ces nègres qui sont tous des fainéants, des voleurs. Pour les faire travailler, il n’y a rien de tel que la chicotte, affirment les colons.

— Qui court après un âne pour lui administrer un coup de pied est aussi âne que l’âne.

Si le racisme c’est l’ignorance, il ne faut pas aimer une cité pour y vivre, mais attendre que les habitants t’aiment pour t’y installer.

La vieille Rokhaya apprécie peu à peu sa belle-fille.

Oumar pêche un lamantin : le lendemain il y a de la viande fraîche dans les champs et dans les rizières.

Oumar a un défaut, comme tous ceux de sa race, né avec lui, enraciné au plus profond de son être, l’orgueil le tenaille. Il devient sévère et dur comme ceux qui travaillent la terre et vivent d’elle.

Plus redoutable qu’une épidémie, les criquets pondent leurs œufs malfaisants et anéantissent les cultures. Oumar prend le problème à bras le corps :

— Il ne faut pas aimer la terre pour ce qu’elle donne, il faut la chérir parce qu’elle est nôtre ; elle est une mère et une femme.  Personne ne connaît la valeur d’une noix si elle n’est pas cassée…

À la Résidence, le centre de la colonie européenne, à la fois hôtel de ville, chambre de commerce et tribunal de première instance, personne parmi les gratte-papier ne lèvera ses fesses de la chaise pour aider les cultivateurs.

La réserve de patience d’Isabelle s’épuise tandis qu’Oumar désinfecte les terres avec ses troupes à la kadiandou, au koco ou au dramba…

Moussa le Mahométan part pour la Kaâba, la ville sainte. Il est écrit dans le livre saint : on ne part pas à la Mecque sans la conscience tranquille. Dieu lui-même a dit : je peux vous pardonner les affronts que vous me faites, il n’y a que vous qui puissiez les laver ».

La Palmeraie devient le lieu de rendez-vous ; le jour de rupture du jeûne, la korité, ils partent à regret car « Madame Isabelle » les soigne bien.

Rokhaya se découvre un vrai penchant pour Isabelle, d’autant que cette dernière est enceinte  Elles sortent ensemble, la vieille apprend à sa bru les recettes de son savoir : les secrets des plantes ; les feuilles pour les maux de reins ; les herbes pour les maux de ventre, ; les traces du caméléon sur un fruit ; les sillages des serpents ; déceler les trous dans les grands arbres où les perroquets déposent leurs œufs ; déterrer les ignames ; distinguer les racines qui empoisonnent de celles qui sont bonnes pour les plaies ; trouver les œufs de pintades ; se cacher des singes de peur que son petit ne lui ressemble.

Au Cercle, centre de la colonie européenne, les hommes mènent l’enquête sur les agissements d’Oumar. On sait que sa marraine de guerre était membre du parti communiste, qu’il a adhéré à la CGT lorsqu’il travaillait chez Citroën à Paris, qu’il y a un seul moyen de le neutraliser : gagner la confiance de quelques individus pour les dresser contre lui. Malgré la désapprobation de Pierre, les dès sont jetés.

Pusillanime, Papa Gomis hésite à partager les méthodes d’Oumar : créer une coopérative agricole, acheter un tracteur, des charrues. En effet, la Casamance est le grenier du Sénégal ; Oumar préconise le groupement des paysans pour traiter avec les grandes boutiques et affronter les comptoirs.

La lame du soc subjugue les travailleurs ; ils prennent une poignée de terre fumante, la pétrissent dans leurs doigts, la portent contre leur visage car elle a la tiédeur d’une joue de vierge.

Le petit marché est le lieu chéri de la médisance.

Oumar tombe dans un traquenard. Il est assassiné parce qu’il a voulu unir.

— La terre est à nous, c’est l’héritage de nos ancêtres. Il nous appartient de l’arracher à ceux qui veulent s’en emparer. Que le roi prenne tes fils pour aller faire la guerre, la femme t’en donnera ; qu’il prenne ton troupeau, avec le temps tu finiras par l’oublier ; mais s’il s’approprie tes terres, c’est qu’il veut ta mort.

Les bras criminels qui ont abattu Oumar se sont leurrés. Ce n’est pas la tombe qui est sa demeure, c’est le cœur de tous les hommes et de toutes les femmes. Désormais lorsqu’un enfant pleure, sa mère lui raconte l’histoire de ce jeune homme qui parlait à la terre, et, sous l’arbre à palabre, on honore sa mémoire.

Oumar n’est plus, mais son beau peuple le chante toujours.

J’ai appris beaucoup sur les coutumes au Sénégal, sur l’histoire du pays, sur les tirailleurs sénégalais, sur la faune, sur la flore…

Merci Ousmane Sembène pour ce livre toujours d’actualité.

De pêcheur, Oumar devient cultuvateur (photo Nicole Faucon-Pellet)

De pêcheur, Oumar devient cultuvateur (photo Nicole Faucon-Pellet)

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