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La Transe des Insoumis de Malika Mokeddem, à lire d'urgence

8 Mai 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

La Transe des Insoumis de Malika Mokeddem

La Transe des Insoumis c’est l’insomnie dont souffre l’auteur.

Pour illustrer son propos, elle cite en exergue cette phrase du poète andalou Ben Alhamara : « Quand l’oiseau du sommeil pensa faire son nid dans ma pupille, il vit les cils et s’effraya du filet ».

Là-bas et ici, passé et présent, autrefois à Kénadsa en Algérie, aujourd’hui à Montpellier, se côtoient dans un balancement de chapitres courts. Je dirais que c’est une pépinière dans laquelle elle a déjà largement puisée pour écrire ses livres.

Je ne me lasse jamais de cet auteur, dont la plume navigue alertement sur des thèmes récurrents mais jamais ennuyeux.

Là-bas à Kénadsa : une natte en alfa, un plaid pour chacun, des oreillers jetés par-dessus, ils s’allongent les uns contre les autres. Petite, elle se réveille plusieurs fois par nuit, suffoquant : l’odeur de la laine, les remugles d’entrailles couvés là-dessous et les insomnies s’enracinent, déclarent leur règne dès la puberté. Désertant la couche collective, elle rejoint sa grand-mère Zohra qui dort dans la cuisine. 

La tradition du cardoune : enserrer, saucissonner les crinières qui frisent pour les retrouver lisses le lendemain matin. Une torture digne du scalp. Être belle et propre ; belle signifie blanche, grasse et les cheveux raides. Malika est gracile, noiraude et frisée… 

Là-bas, elle dérobe la clef du sanctuaire, la chambre des invités, pour s’y réfugier et lire. Son appropriation de cette pièce entérine la guerre entre sa mère et elle.

La révolution algérienne : comme cette locution lui paraît hypocrite, ronflante ! Le système politique de son pays a réussi à tuer en elle les illusions sur les collectivités. « Haro sur la bêtise et la lâcheté qui préparent le terreau de la cruauté. Les sirènes des clans, des sectes, des sérails, des groupes, des foules, de toutes corporations, j’en ai percé à jamais les fourberies. »  écrit-elle.

Elle se souvient des dérives du système Boumediene, les gardes du service de maternité, les accouchements à la chaîne, leurs scènes felliniennes, les gamines terrorisées qu’on amène dans leur habit de noce et à qui elle délivre un certificat attestant qu’elles viennent juste d’être déflorées.

Grâce à Fatma et Wadi à Oran, à Fatiha l’amie avocate restée là-bas, à Farida, elle retrouve Timimoun et son désert, après vingt ans d’absence. Elle renoue avec son père atteint d’un terrible Parkinson. Perclus par l’infirmité, reclus sur une banquette, son père ne peut plus bouger, plus rien assumer et se laisse aller à l’émotion. 

Les récriminations de sa mère sont toujours les mêmes :

— Tu continues à tout faire pour rendre tes cheveux d’alfa ! (C’est une herbe des hauts plateaux de la région.)  

— Même en France, tu t’arranges pour être plus noire que nous toutes !

Ses remarques se télescopent dans la tête de l’auteur ; en France aussi, certains aimeraient lui voir blanchir son écriture, lisser ses métaphores. Décidemment, elle aura toujours quelque chose de travers. Pas de doute : la solitude est bien l’acte premier de sa liberté.

Elle rétorque :

— Mes pigments ne viennent pas de ton côté. J’ai la peau tannée, le cheveu tordu par une goutte de sang noir descendant des aïeux de grand-mère.

Malgré la main de son père dans la sienne, elle se sent étrangère. L’exil c’est ça. C’est ici qu’elle en reprend la mesure.

À la maison de la culture, sa photo et des articles de presse sont là aux côtés des œuvres d’Isabelle Eberhardt. Elle fait partie de la mémoire des lieux. Cela la bouleverse.

Un tour sur la tombe de Zohra qui disait face au racisme des algériens à l’encontre des noirs :

— Tu te rends compte, ils ne disent pas khal, noir ; ils disent abd, esclave pour les désigner !

Malika, bardée d’une double nationalité : dans ce mot elle entend surtout nationalisme et n’y voit que l’embrouille des devoirs sans droits, une perfidie pour confisquer les libertés, fourbir des armes et des haines.

Là-bas Khéïra est reçue avec un dix-sept sur vingt à l’épreuve d’histologie alors qu’elle a pompé sur la copie de Malika ! Le patron, un saligaud nommé Mahamoudi a choisi d’en faire baver à la rebelle Malika.

Ici à Montpellier, sa maison arabe et méditerranéenne est à son image. Sitôt qu’elle y a habitée, elle s’est mise à écrire. Comme si l’écriture avait attendu ce lieu-là pour venir enfin.

Durant la journée, les tenailles de la conscience vissent tous les cauchemars dormants et autres rhizomes de l’angoisse. Mais la nuit, les insomnies reviennent.

Jean-Louis part après dix-sept ans de vie commune : il suffoque de lui voir le corps et l’esprit chevillés à l’écriture. Les hommes ne le supportent pas : une femme qui écrit. C’est cruel pour l’homme. C’est difficile pour tous, a noté Duras dans Écrire.

Elle voulait devenir toubib des nomades, elle est devenue toubib des nomades de son temps : les immigrés.

Menacée, elle se réfugie chez son amie Mathilde, un des piliers de la transplantation rénale. Son franc-parler, son verbe fort, son irrévérence vis-à-vis des conventions hospitalières, son abnégation qui ne s’embarrasse d’aucun plan de carrière : Mathilde est une jumelle de Malika.

Aucune menace ne réduira l’auteur au silence. Les intégristes de tout poil ne seront jamais que des morpions face à l’emprise de ses mots.

Ici, un odieux journalise du Nouvel Observateur fusille La Nuit de la Lézarde : il s’agit d’un tchi-tchi, un enfant de la nomenklatura algéroise qui a traversé la Méditerranée et s’est vu promu critique littéraire.

D’aucune mondanité, elle vit en retrait, sur son rocher, dans le silence et la paix de sa maison ; jalouse de sa solitude, elle ne se sent pas prête à la laisser troubler par n’importe qui. 

Sa relation avec sa mère, son insomnie, les passions qui vont la constituer, son absence de désir d’enfanter, la profession qu’elle a choisie : tout cela passe au tamis de l’écriture, à la manière d’une longue fouille archéologique.

« Je suis une enquiquineuse d’idéaliste. Née avec rien, je veux tout. D’abord de moi-même. Je me suis enfoncé dans le crâne que rien ne se donnait pas même l’affection. Elle s’arrache, se mérite, elle aussi. Elle surtout. » écrit-elle.

Ressasser, c’est le ressort des traumatisés. Alors, elle ressasse et ça sort par ruminations successives, comme s’il fallait saturer les autres pour pouvoir se décharger.

L’auteur avertit son lecteur : elle remonte les méandres, sonde les opacités, fouille les angoisses, la fantasmagorie, les réminiscences, les luttes, les rebellions, les transgressions dont ses nuits blanches sont le creuset. 

Transhumance entre l’écriture et la médecine, retour au pays de l’enfance douloureuse, le maintenant de Malika Modeddem reste une quête vers la paix, une éternelle recherche, avec la passion des mots chevillée au corps : une forme de psychanalyse en cours.

À lire d’urgence.

Là-bas à Kénadsa ?

Là-bas à Kénadsa ?

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