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Catherine Cusset : La haine de la famille

11 Mars 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

La haine de la famille de Catherine Cusset

Marie, la seconde des quatre enfants observe sa famille.

Monsieur s’appelle Philippe. Il signale ses fautes à Madame par des gestes nerveux qui la ridiculisent, ponctués d’interjections : — Fais attention !

En sa présence, elle redouble de maladresse.

Elle vient de jeter au vide-ordures un sac contenant un maillot de bain à 1000 €, une chaîne en or et un petit pendentif en diamant qu’il lui a offerts ! C’est le sac qu’elle a rapporté de la piscine hier et qu’elle a oublié de vider. Quelle conne ! Elle a cru bien faire. En effet, il ne supporte pas les sacs en plastique qui traînent. Elle va chercher le gardien qui à l’aide d’une échelle parvient à récupérer le sac. Ouf !

En voiture, c’est le pire. Philippe, s’exclame : — Mais avance, avance ! — Arrête d’appuyer sur le frein ! — Mais double, bordel ! Madame s’appelle Elvire. Elle s’affole, conduit par à-coups, un pied sur le frein, l’autre sur l’accélérateur, multiplie les bêtises, n’entend plus un mot de ce qu’il dit, le dos raide, les mains crispées sur le volant, le regard fixé devant elle. Et il jappe : — Regarde ton rétroviseur !

Vous l’aurez compris Monsieur est colérique et maniaque.

Quand Elvire donne un dîner, Philippe rend l’atmosphère tendue à craquer. Elvire n’a pas sorti les bonnes cuillères ou les bons verres, ce n’est pas cette salière-là qu’il fallait mettre sur la table… Elle tremble. Elle a peur de lui, de ses cris, de leurs invités : le cocktail va rater. Elle passe à la cuisine la moitié du temps et perd le fil de la discussion. Quand enfin elle s’absorbe dans un débat un peu animé, il la rappelle à l’ordre : — Le fromage Elvire ! Ou : — Tu vas nous laisser longtemps avec ces assiettes sales ?

Elvire écoute France Culture toute la journée. Je la comprends…

Philippe est Breton. Il exige de sa femme qu’elle vienne chaque année en vacances en Bretagne où il pleut toujours. Les enfants adorent ce pays. Elvire est encore en minorité.

Le récit se passe dans une famille de péteur, de rotopéteur, entendez par là qu’ils cumulent rots et pets. C’est sans compter les non constipés, mais ils proutent tous autant les uns que les autres !

Pourtant Madame Elvire est juge. Pas un juge dur, froid, implacable comme la loi. Elle est un juge tourmenté, inquiet, humain.

À ses enfants, elle ne cesse de répéter : — Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. En effet, pour elle, ce sont les vingt fois qui indiquent la valeur d’un travail. Il n’y a pas de premier jet qui vaille. Seul compte le courage de recommencer. L’inspiration venue du ciel, ça n’existe pas.

Elvire hait la famille et ne cesse de le clamer. Elle se demande encore comment elle a pu faire quatre enfants. Elle déteste le bruit, les querelles, les fêtes, les dîners familiaux, les repas à préparer, les six sandwichs à tartiner avant chaque départ en vacances, cette fête abominablement commerciale et triste qu’est Noël, les vacances qui n’en sont pas pour elle puisqu’on se retrouve tous ensemble et les anniversaires, ces anniversaires qui reviennent sans cesse, qui se multiplient, et pour lesquels il faut chaque fois préparer le gâteau et inviter les amis. Elle déteste ces repas à préparer pour six qui reviennent trois fois par jour avec une régularité infernale tous les jours que Dieu fait, vacances comprises, sans un jour de repos, elle est une nourricière, une louve a deux mamelles. Elvire ne sait pas aimer.

En revanche, sa solidarité avec les amis est immense. Elle leur donne généreusement les conseils juridiques dont ils ont besoin.

Elle déteste les dessins et les bandes dessinées : — Je suis iconoclaste. Quand il y a des images, je ne comprends rien. Mickey, Picsou, Pif, je ne sais même pas ce que c’est.

Entre elle et sa fille Marie, il y a une communauté sacrée : celle des livres. Pourtant, Marie ne lit pas pour lui faire plaisir, mais parce que lire la passionne.

Anne, l’autre fille, fait de la voile, elle est rapide et efficace, excelle au trapèze comme à la barre, gagne les régates. Sa mère est indifférente à ses victoires qu’elle ne voit pas comme des victoires sur soi, mais sur les éléments de la nature.

Au restaurant, sa voisine est mère d’une fille droguée qui se traîne d’hôpital psychiatrique en cure de désintoxication, qui n’a fait aucune étude, et d’un garçon de l’âge de Pierre, au chômage. Ce n’est pas par cruauté, insensibilité, égoïsme forcené qu’elle décrit en long et en large l’inquiétude maternelle que lui inspire le dernier de ses surdoués ! Pierre est reçu brillamment à son concours. Le lendemain, la voisine de table, ravie, adresse à Elvire de chaleureuses félicitations.

Au début de leur relation, Philippe a voulu emmener Elvire à Ghardaïa. Elle a refusé net, prétextant le manque de confort et les conditions d’insécurité.

Contraints et forcés, le dimanche, le couple déjeune chez grand-maman.

Anne, la fille aînée, mariée à Jean-Marie a deux enfants : Charlotte et Mathieu. Elle se remarie avec Patrick et donne naissance à Gaëlle et Margot. Patrick, de son côté est père d’une Charlotte. Une mauvaise ambiance règne dans la maison. Écœuré par l’impudeur avec laquelle Anne raconte ses problèmes de couple, Patrick décide de la quitter. Il y a aussi Nicolas, Pierre, Marie et grand-maman qui décède après des années d’impotence et ne cesse de réclamer sa fille Elvire. La vie continue.

Un vieux couple : une histoire banale, une lassitude programmée, un amour racorni et routinier, l’autre qu’on ne voit plus, la communication absente, le rire les surprises et les émerveillements disparus.

Vous ne vous reconnaissez pas ?

Elvire hait la famille et ne cesse de le clamer

Elvire hait la famille et ne cesse de le clamer

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