La Tête en Friche de Marie-Sabine Roger
Marie-Sabine Roger, La Tête en Friche
Germain Chazes n’avait encore aimé personne.
Seulement il rencontre Margueritte qui parle de façon compliquée, tout en guirlandes et poils de cul, comme les gens bien élevés.
— Si être intelligent, c’était qu’une question de volonté, je serais un génie, dit-il. Parce que j’en ai fait des efforts. Mais c’est comme si je voulais creuser une tranchée avec une cuillère à soupe. Tous les autres ont des tractopelles, et moi je suis là comme un con.
Avec Annette, il a appris à mettre les choses au point : il ne voit plus les choses comme avant. Maintenant son cerveau est en haut, ses burnes sont en bas, il ne confond plus entre les deux étages. Elle n’est peut-être pas jolie, Annette avec ses yeux cernés, sa figure maigre et son regard de chien battu, mais elle a quelque chose.
Maintenant, Germain dit « faire l’amour ».
— Voilà bien un truc de gonzesse que j’aurais jamais cru pouvoir dire. Comme quoi, il ne faut pas dire, Fontaine, je ne boirai pas de tonneau.
— Se cultiver, c’est tenter de grimper en haut d’une montagne, dit Margueritte, la mémé aux pigeons, une toute petite mémé de quarante kilos, fripée comme un coquelicot, le dos un peu cassé et les mains qui breloquent, mais, dans sa tête, elle a des milliers d’étagères de livres, tous bien rangés, numérotés. Sans le vouloir, elle a déclenché dans la tête de Germain une sacrée envie de réflexion, comme une bandaison de la cervelle.
— Pour lire, il faut commencer par écouter Germain. Pour faire aimer la lecture aux petits, il faut leur lire à haute voix. Si on fait ça bien, ça les rend dépendant, comme une drogue.
Alors, elle lit à haute voix La Peste de Camus.
La mère de Germain vit à trente mètres dans la maison, lui habite dans la caravane au bout du jardin, à côté de son potager.
— Un jardin, au cas où vous n’en auriez pas l’expérience, je peux vous dire : ça retient bien plus qu’un foutu cordon ombilical de merde.
Il en connaît un brin à propos du jardin, Germain.
— Faut être con pour planter à la lune jeune quand on veut des racines, ou à la lune vieille si on veut de la feuille.
Sa mère, c’est comme un caillou pointu dans sa chaussure.
Pour Germain, les gens c’est comme pour les jardins :
— C’est pas parce qu’on est inculte qu’on est pas cultivable. Il suffit de tomber sur le bon jardinier. Si c’est un mauvais, qui n’a pas le doigté, il vous gâche.
Il a aussi des idées bien arrêtées sur la reproduction :
— Les gens ne devraient faire des enfants que s’ils en ont vraiment l’usage. Parce qu’un gamin ça engage la vie plus longtemps qu’un clébard, au niveau des contraintes. Et pas moyen de se tirer en le laissant attaché le bord de la route, sauf si on veut finir en taule.
Faut dire qu’il pesait cinq kilos à la naissance Germain.
— Il voulait pas sortir tellement qu’il était gros ! clame sa mère. Cinq kilos, vous vous rendez-compte ? Tenez : deux litres de lait plus un paquet de sucre, un autre de farine, une livre de beurre et trois oignons ! On a dû le tirer aux forceps et me faire des points ! Alors les gosses ! Surtout pour les satisfactions qu’on en a quand on voit le mal que ça donne…
Margueritte, elle a fait tout le tour du fin fond de la terre : les déserts, la savane et le tutti quanti. Quand on la voit comme ça, avec sa robe à fleurs, ses pattes de grillon et son air de missel, on se dit qu’elle devait être bonne sœur, infirmière ou institutrice. Et puis non, elle partait camper chez les coupeurs de têtes, elle pionçait sous les moustiquaires. Cette mémé, quand même, c’est quelqu’un !
Germain lui donne un petit chat qu’il a sculpté dans une branche de pommier. Il aime bien sculpter parce que ça lui distrait les mains.
Margueritte offre un livre à Germain. Il prend un air intéressé, parce qu’à cheval donné on ne regarde pas la devanture, mais c’est pire qu’un livre : c’est un dictionnaire !
Germain réalise une arnaque incroyable : pour pouvoir trouver un mot dans le dictionnaire, il faut déjà savoir l’écrire ! Les dictionnaires ça sert uniquement à des gens cultivés qui n’en ont pas besoin.
Petit à petit, Germain s’attache à Margueritte. L’affection, ça grandit sous cape, ça prend racine malgré soi et puis ça envahit pire que du chiendent. Ensuite c’est trop tard : le cœur, on ne peut pas le passer au Roundup pour lui désherber la tendresse.
Après Camus c’est Le Vieux qui Lisait des Romans d’Amour, puis La Promesse de l’Aube, puis la dégénérescence maculaire rattrape Margueritte, la fée de Germain.
D’un coup de baguette magique, elle l’a changé en jardin potager. Il n’était rien qu’un harmas, et voilà qu’avec elle, il se sentait pousser des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches.
Alors Germain va à la bibliothèque, choisit un livre. Il ne l’ouvre pas tout de suite. Il soulève un peu la couverture, l’air de rien, comme un vicieux qui mate sous les jupes ; puis il se lance, il s’entraîne et le voilà qu’il lit à haute voix, au milieu du jardin public, pour quatorze pigeons et une vieille dame !
Les gestes s’enchainent, Margueritte offre un beau Laguiole avec une lame damassée, en acier forgé, le manche en pointe de corne, les mitres et les platines en laiton, et puis un bel étui en cuir pour le porter sur soi. Germain sculpte une canne en châtaignier ornée d’un pigeon pour sa mémé.
— Elle n’est pas trop vilaine… s’exclame Margueritte.
Germain est déçu.
— C’est une litote, évidemment !
— Non c’est un pigeon !
Alors Margueritte explique le sens du mot litote.
Margueritte et Germain, ils ont discuté plus qu’il ne l’a jamais fait avec sa mère qui vient de mourir.
Un très beau livre, une histoire de tous les jours. C’est bourré d’humour et de tendresse, plein d’espoir, écrit dans le langage parlé si difficile paraît-il- à maîtriser. Merci Marie-Sabine Roger pour ce très beau moment en votre compagnie.
