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Mariama Barry : Le cœur n’est pas un genou que l’on plie.

18 Septembre 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Mariama Barry, Le cœur n’est pas un genou que l’on plie.

Le livre commence avec le divorce des parents à Dakar. Le père emmène alors sa fille Djiwun de force dans cette contrée guinéenne où l’enfant appartient aux mâles.

Bien sûr, on veut marier Djiwun. Paty sa grand-mère la conseille :

— Ménage leur vanité d’hommes. Il faut toujours la flatter. Tout en étant autonome et indépendante, devant eux tu dois étouffer ton intelligence. Cela leur donne l’illusion d’être supérieurs. Fais leur croire que tu as peur du noir, peur d’être seule… Et que, sans eux, tu ne peux rien faire, que tu es totalement perdue. Tu verras tes moindres désirs assouvis. L’intelligence c’est cela, et non les rapports de force qui font suer et laissent de l’amertume même quand on gagne.

On lui choisit un mari, mais « le mensonge fleurit mais ne donne point de fruit ».

Djiwun s’échappe vers Labé où Lama, un ami de son père lui offre l’hospitalité. Cinq épouses dans la maison : Diouma une taaradio (esclave affranchie) toute jeune et persécutée par ses coépouses ; Ava la première qui dégage des relents de chambre aseptisée à force de s’enduire de xeessal (produit servant à dépigmenter la peau) et dont la belle noirceur du jais mue en jaune et noir taxi pour rejoindre la couleur jaunâtre papaye ; Rougui la deuxième ; Bineta la troisième… La faim étant le seul moyen de faire déguerpir Djiwun, les épouses la privent de nourriture. « La faim, ce spectre invisible, anesthésie l’esprit. Seul celui qu’il habite le sent, le voit revenir à pas de géant quand il vous empoigne. Il ne vous terrasse pas d’un coup. Il entame un travail lent, long, douloureux, intempestif, tel un orchestre discordant où chaque instrument veut se faire entendre. Son bruit indiscret vous met mal à l’aise, et il ne sait le produire qu’en public ».

Alors Djiwun expérimente le « Tout s’éduque, tout se dompte » de sa grand-mère. Mais, « quelles que soient les turpitudes de la vie, le charognard ne sera pas réduit à brouter l’herbe ». Elle achète de la nourriture et poursuit son apprentissage à l’école.   

L’action se passe en Guinée, sous le dictateur Sékou Touré.

« Il faut que les étudiants retournent dans les campagnes pour créer un homme nouveau dans une société nouvelle. C’est cela la révolution culturelle socialiste. Ce phénomène nouveau nous vient de Chine. Là-bas chacun doit être paysan. Le socialisme c’est donner son temps et partager le peu que l’on a… »

Djiwun se lève aux aurores. « J’adore l’aube », écrit-elle, « ce moment de pénombre, de calme et de paix, comme une emprise que l’on détient sur l’espace et sur le monde qui dort. Me lever tôt demeura une règle d’une rigueur telle qu’elle contribua pour une bonne part à ma réussite. J’ai tellement de besogne à abattre, l’impression d’avoir à pallier tant de lacunes, de toujours manquer de temps. Je demeure une éternelle insatisfaite ».

Nomade, Djiwun reprend son baluchon ; elle range toujours ses affaires à un endroit fixe, tel un matelot sur son bateau, prêt à lever l’ancre à tout moment. Elle veut demeurer conquérante de sa liberté, être celle qu’elle veut être et non celle que les autres ont décidé qu’elle serait.

La voilà à Labé chez Halima et sa fille Rama, une amie de sa mère. Djiwun est jolie mais « n’ayant rien payé pour son physique, on n’a aucun mérite s’il est beau, on ne peut s’en plaindre s’il est laid ».

Ceux qui ont émigré en France parlent du froid, du racisme, des murs de Paris tapissés d’affiches « Y’a bon Banania » ; des oncles tirailleurs qui avaient versé leur sang pour défendre la France ; du massacre de Thiaroye où les troupes coloniales ont tiré sur les tirailleurs sénégalais qui manifestaient pour recevoir leurs indemnités.

Étudier pour Djiwun ce fut avant tout de l’amour, ce devint par la suite une forme de résistance. Nulle autre cause ne lui a valu tant de combats. Plus on veut la priver du savoir, plus elle s’y cramponne, quitte à l’acquérir en autodidacte.

« N’oublie jamais que la dignité est comme un champ, il faut l’entretenir pour l’empêcher de tomber en friche », dit Paty.

Le livre se termine lorsqu’elle a seize ans. Abandonnant son enfance et sa chère Paty, sans parents, sans argent, elle poursuit plus que jamais sa quête du savoir.

J’adore les titres des chapitres de Mariama Barry : il n’est pas de meilleure cohabitation que les dents et la langue ; voir la panthère et prétendre l’ignorer, c’est s’attendre à ses griffes ; celui qui se noie ne choisit pas sa posture ; l’héritier d’un noyé ne doit pas jouer sur les rives ; quand toutes les barbes prennent feu, chacun s’occupe de la sienne…

Quel courage, quelle persévérance, quel combat et un très beau style. À lire d’urgence. 

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...des murs de Paris tapissés d’affiches « Y’a bon Banania »

...des murs de Paris tapissés d’affiches « Y’a bon Banania »

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