Fournier exprime sa peine, toujours à la première personne, toujours avec humour
23 Novembre 2013 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu
Jean-Louis Fournier, Veuf
Sylvie Durepaire est morte le 12 novembre. C’était la deuxième épouse de Fournier depuis 40 ans. Elle a tourné des films dans tous les domaines : fictions, documentaires, portraits de gens célèbres ou anonymes. Elle s’est toujours passionnée par les interviews permettant de découvrir l’âme humaine.
Fournier exprime sa peine, toujours à la première personne, toujours avec humour.
Il y a des gens qui ont des têtes à mourir, toi tu n’avais pas une tête à mourir, tu avais l’air gai, tu souriais toujours. Tu n’aurais pas du mourir, c’est certainement une erreur.
Il y a celui qui vient me consoler. Pour faire couleur locale, il a mis sa tête d’enterrement. Il pose sur mon épaule une grosse main molle, tiède et humide comme une escalope, et il me dit « Mon pauvre vieux ».
Cette année, très peu m’ont souhaité bonne année. C’est étrange. Les gens n’osent pas parler de bonheur à celui qui vient d’avoir un grand malheur.
Pour m’aider, on m’a offert Surmonter son chagrin et réapprendre à vivre, de Anne Ancelin Schutzenberger qui est « psychothérapeute, groupe-analyste et psychodramatiste de renommée internationale ». Dans son guide d’évaluation du stress d’événement de vie, la mort du conjoint donne 100 points, le divorcé 75 points, celui qui va en prison 63 points et celui qui a une contravention 11 points. Fournier est fier : il a la meilleure note !
Quand je voulais te mettre en colère je disais que tu étais une bonne ménagère. Tu rangeais tout et je ne retrouvais rien. Aujourd’hui je n’ai plus rien à perdre.
Un bon souvenir, c’est comme une bonne bouteille, il ne faut pas le boire seul. Quand je vois à quelle vitesse mes contemporains disparaissent, ce que je crains le plus, c’est le jour où il n’y aura plus sur terre une personne à qui je puisse poser la question : tu te souviens ?
Ce qui m’émeut chez les gens c’est leur biodégradabilité. Je les imagine sur leur lit de mort, et je les trouve émouvants ; même les gros cons vulgaires, je sais qu’une fois morts, ils seront moins vulgaires et ils ne diront plus de connerie.
Le jour de la Toussaint, je ne vais jamais dans les cimetières, parce que ce jour-là, dans les cimetières, il y a plus de vivants que de morts.
Finalement on a été un bon couple. Le temps avait fait quelques dégâts, la vie quotidienne avait un peu usé les choses, les agacements mutuels avaient grossi, on se détestait parfois, mais pas longtemps. On restait complices. Entre nous, le courant passait.
Le jour où l’eau courante ne court plus on regrette sa fraîcheur, quand la lampe s’éteint on regrette sa lumière, et le jour où sa femme meurt, on se rend compte à quel point on l’aimait. Pourquoi le bonheur, on le reconnaît seulement au bruit qu’il fait en partant ?
Les mésanges volent dans le jardin. Quand elles m’ont vu, elles sont parties. Ce n’était pas moi qu’elles attendaient. Elles ne vivent pas plus de dix ans, malgré cela elles sont pleines d’entrain et de gaieté. Si j’étais une mésange je serai d’une tristesse infinie.
Toujours le style Fournier : sous ses dehors puérils, l’auteur distille des vérités sans fioriture. Des petits chapitres aux phrases simples, des leçons de philosophie sans prétention.
Un vrai bonheur malgré le thème lugubre.
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