"Le Ventre de l’Atlantique" de Fatou Diome
Le Ventre de l’Atlantique de Fatou Diome
J’avais déjà essayé de lire ce roman, le premier livre de Fatou Diome et j’y avais renoncé parce que l’auteur y « parle » beaucoup de foot et moi, les amoureux du ballon rond je n’aime pas trop.
Mais je reviens du Sénégal, de la magnifique région du Siné Saloum, j’ai tenté d’aller sur l’île de Niodior, l’île de Fatou Diome. J’ai été reçue par une bande de jeunes délinquants belliqueux qui m’ont dissuadée de m’attarder. Mes compagnons, dont un Wolof, et moi-même sommes repartis au bout de cinq minutes, excédés par le comportement de ces petites crapules qui font le malheur de leur pays.
L’auteur décrit les hommes de son île « pendus à un bout de terre, accrochés à la gencive de l’Atlantique, tels des résidus de repas, ils attendent, résignés, que la prochaine vague les emporte ou leur laisse la vie sauve » C’est aussi l’endroit ou coca-cola sans gêne vient gonfler son chiffre d’affaires.
Si à Niodior « on puise les nouvelles avec l’eau du puits et que tout le village boit à la même source, les insulaires, cultivateurs, éleveurs et pêcheurs sont autosuffisants et ne demandent rien à personne »… Ce n’est vraiment pas l’impression que j’ai eue.
Ceci dit Fatou Diome a une écriture extraordinaire et aborde le thème de l’immigration avec la force de celle qui sait.
C’est sa grand-mère qui a élevée Salie l’héroïne, lui a appris à cueillir les étoiles : il suffit de poser une bassine d’eau au milieu de la cour pour les avoir à ses pieds ! Sa grand-mère qui ne sait ni lire ni écrire, une guelwaar guerrière qui lui a ouvert les yeux dans les ténèbres de la tradition. Sa grand-mère qui l’a recueillie, l’a allaité puisqu’elle venait de sevrer son benjamin, l’a sortie des griffes d’un beau-père acariâtre et méchant.
Le petit frère de Salie Madické est un amoureux fou de l’équipe de foot italienne et de son héros Maldini et ne rêve que d’une chose : venir en France sur cette terre promise.
Là-bas à Niodior, l’homme de Barbès est devenu l’emblème de l’émigration réussie. Avec sa rotation conjugale, il envisage de prendre encore une épouse, mais une qui s’achète des slips en dentelle et s’encastre dans du prêt à porter Yves Saint Laurent made in Taiwan… En attendant il met sa télévision au service des insulaires qui suivent ainsi les matchs de foot de la coupe d’Europe.
Pendant que la polygamie et la profusion d’enfants constituent le terreau fertile du sous-développement, des malheureux subissent le poids des traditions : Sankèle voit ses rêves de s’unir avec l’élu de son cœur s’évanouir le jour où son père, désireux de sceller une alliance profitable, matériellement s’entend, lui choisit pour époux un riche émigré revenu s’installer au pays. L’instituteur Ndétare, son amant, est désespéré mais continue néanmoins, sans relâche, à dénoncer les risques de l’exil.
Dans son appartement français, quand elle est nostalgique, Salie met les mains sur les genoux, elle balance de la croupe, c’est la danse du ventilateur que les sénégalaises exécutent à merveille, celle qui ébranle le fragile trône de la virilité et fait oublier jusqu’au nom de son père au plus dur des machos.
Salie cherche vainement son identité entre le Sénégal et la France. J’ai rencontré des hommes au Sénégal qui m’ont affirmé la même chose que Salie, qui vivent mal cette double appartenance et ont renoncé à se faire accepter en tant que tel. Ce dilemme cruel n’est-il pas le lot de tous les déracinés ?
J’ai adoré certaines expressions de Fatou Diome, tout droit sorties de sa culture originelle.
On ne piétine pas deux fois les couilles d’un aveugle, dit-on, une fois suffit pour qu’il soulève sa marchandise dès que des bruits de pas lui parviennent.
Le secret est un lait sur le feu, il finit par se répandre si on n’y prend pas garde.
On ne monte l’âne qu’à défaut de cheval, dit le paysan.
Je n’ai jamais vu un lion dédaigner une gazelle.
Ou encore : Quand on ne connaît pas son chemin, on met ses pieds dans les pas du guide.
Un livre voyage, un livre témoignage, un livre à lire.
