LE RÊVE DU JAGUAR, prix Fémina
« — Les paysans de Maracaibo sont persuadés que, dans toute portée de chats, il y a un jaguar. La mère, prudente, l’isole, le chasse, pour l’empêcher de dévorer les autres. Il grandit différemment. Il s’émancipe. Ce sont les bâtisseurs de cette ville. On est tous fils d’un rêve de jaguar. »
Ce dialogue a donné son titre au dernier opus de Miguel Bonnefoy, l’auteur franco-vénézuélien qui a obtenu le prix Fémina l’automne dernier avec ce roman :
LE RÊVE DU JAGUAR.
Foisonnant de mots alambiqués, d’images surréalistes, de très longues phrases, parfois jusqu’à 29 lignes, d’univers déroutants avec un style flamboyant, ce livre dévoile un univers singulier tant par son thème que par son style. Trouver la porte d’entrée m’a demandé un peu de persévérance avant que le voyage commence.
Il est question de lanarets grands comme des dragons, de pétroglyphe avec des inscriptions indigènes, d’une érudition et une habileté babyloniennes, des portulans de sa mémoire, d’une langue rongée par le latin et les octosyllabes, des luttes contre le latifundiste, de travail sisyphéen, de beauté pompéienne…
L’histoire d’Antonio abandonné sur les marches d’une église, élevé par une mendiante muette et qui deviendra un chirurgien illustre. Il partage sa vie avec Ana Maria, première femme médecin. Leur fille Venezuela puis Cristobal achèvent le parcours de cette atypique famille.
J’ai toujours voulu me faire incinérer, mais en lisant cette phrase de Bonnefoy, je me suis demandée si je n’allais pas changer d’avis et me faire enterrer dans ma Drôme natale avec quelques graines d’if dans la bouche… « On l’enterra dans l’arrière-cour de la maison, le corps recouvert d’un linceul blanc. Avant de fermer sa bouche, on posa sur sa langue des graines de manguier pour qu’il prenne racine là où le corps avait été enseveli, et Antonio reboucha le trou avec un peu de terre froide. »
J’ai aussi appris le rôle inédit de l’orge : « Elle circulait dans son arrière-cour comme dans le jardin des délices, traversant des vergers imaginaires avec une lenteur akkadienne, seulement vêtue de sa tunique, en mangeant des feuilles de framboisier et en urinant sur des graines d’orge dont on disait que la germination rapide indiquait l’arrivée précoce de l’enfant. »
Antonio comprend que le secret d’une mort heureuse était d’abord de l’avoir décidée, que le plus beau cadeau de l’existence est la possibilité de l’arrêter à sa guise. Il n’arrive même plus à se souvenir comment on pisse. Avec mansuétude, Anna Maria constate comment les pluies de l’existence avaient érodé la peau de cet homme qui avait été considéré comme un des plus séduisants de son temps, et dont il ne restait à présent qu’un vieux loup fatigué. Antonio juge qu’il est de mauvais augure de mourir le ventre vide.
Lorsque Cristobal (celui qui porte le Christ) apprend la mort d’Antonio, il ne sait pas encore que l’écriture deviendra pour lui une nécessité biologique.
Quand il intègre une équipe de révolutionnaires qui ont pour mission de redonner la terre gratuitement aux paysans, la terre où les Sardes Pistoletto cultivaient des magnolias qui parfumaient tous les sorbets, toutes les crèmes, toutes les gelées, toutes les liqueurs, faisant de ces magnolias miraculeux un agrément essentiel de cuisine.
Trois mois plus tard la terre n’est toujours pas travaillée.
— Car Pistoletto est parti avec les tracteurs…
Qu’à cela ne tienne, le gouvernement achète des tracteurs en Chine tandis que Cristobal fait l’amour à la belle Fauna et un trouble palpitant le traverse jusqu’à la racine de ses cheveux, un cataclysme intérieur dont il n’a jamais exploré l’ampleur, car uniquement l’amour permet de remonter jusqu’au commencement du monde et à la mémoire des hommes.
Trois mois plus tard, sur le chantier rien n’a bougé.
— Car les tracteurs sont en chinois et on ne comprend pas le chinois !
Qu’à cela ne tienne, une délégation de chinois débarque avec des savants ayant élevé la plus grande muraille du monde.
Trois mois plus tard de magnifiques magnolias poussent.
Une famille plus importante que les autres a pris possession de la bâtisse des Pistoletto et versent aux autres un salaire pour s’occuper des plantations. Les paysans ont reproduit exactement ce qu’ils voulaient combattre. Cristobal constate les premières fractures de la révolution, les défaillances économiques profondes, l’insécurité et les pénuries, l’exil massif qui débute, l’inflation imparable…
— Le peuple est fatigué, lui explique Ana Maria. La corruption rongera ce projet.
Cristobal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l’arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s’il s’agissait d’une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l’esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l’excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l’on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes.
J’ai aussi retenu cette belle phrase : « On est esclave de ce qu’on dit et maître de ce qu’on tait. »
Merci Miguel Bonnefoy pour cette lecture dépaysante.
/image%2F0031176%2F20250627%2Fob_c64275_capture-d-e-cran-2025-06-27-a-17.png)
