Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
nicole-faucon-pellet.overblog.com

Jean-Christophe Rufin, jacquet des temps modernes

31 Janvier 2016 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Jean-Christophe Rufin, Immortelle Randonnée

Jacquet des temps modernes

L’auteur raconte son périple : plus de huit cents kilomètres à pied. Hendaye, au pays basque français, puis Irùn jusqu’au mont Jaizkibel ; de la frontière jusqu’à Bilbao, à travers l’Euskadi, Santander, Oviedo, Lugo, et enfin Santiago de Compostelle ou Saint-Jacques de Compostelle.

Rufin a choisi le chemin du nord, les côtes basque ; la Cantabrie, territoire de l’asphalte, où les voies modernes sont construites pour le moteur et le pneu ; les Asturies avec ses horreo venus du fond des âges, qu’on dit né au néolithique et qui sont des greniers sur pilotis dont les piliers sont surmontés de larges pierres plates, taillées en forme de disque, qui empêchent les rongeurs de pénétrer ; et la Galice.

Rufin boude les auberges où les ronfleurs l’indisposent ; il préfère camper loin des foules, dans la solitude, pour s’imprégner du nouvel état d’errance et de dénuement qu’impose le Chemin.

Il marche, il marche, il marche

Son esprit martelé par l’isolement et la marche a perdu ses plis habituels, s’est embrumé de nausée et de fatigue jusqu’à subir la grande transmutation qui en fait bientôt le mental d’un pèlerin véritable

Il lui faut prendre en compte la douleur qui résonne dans son corps. Il a confiance : en continuant à avancer, le mal finira par s’écouler dans le sol à travers la semelle de ses chaussures neuves. Au Moyen Àge, on croyait qu’en dormant les pieds nus posés sur le dos d’un chien, les rhumatismes s’évacueraient dans le corps de l’animal.

 Il ressent, au fil des étapes, les effets secondaires de l’overdose de christianisme qu’il s’est imposé, repoussant les rêves puis les pensées, enfin la foi.

Dépouillement

Seul, écrit-il, et presque nu, le pèlerin abandonne les oripeaux de la liturgie. Toutes les religions sont confondues dans ce face-à-face avec le Principe essentiel. Comme le prêtre aztèque sur sa pyramide, le Sumérien sur sa ziggourat, Moïse au Sinaï, le Christ au Golgotha, le pèlerin dans ces hautes solitudes, livré aux vents et aux nuées, abstrait d’un monde qu’il voit de haut et de loin, délivré de lui-même en ses souffrances et vains désirs, atteint enfin l’Unité, l’Essence, l’Origine.

J’aime certaines réflexions de Jean-Christophe Rufin : La vie a donné ce privilège à l’auteur : observer de près ces grands animaux, félins mineurs ou fauves carnassiers, reproduits à l’identique depuis le fond des âges et pour les siècles des siècles, dressés à flatter les puissants autant qu’à mépriser les faibles et que l’existence, quoi qu’on en dise, récompense contre toute morale : je veux parler du peuple éternel et redoutable des lèche-bottes.

Phénomène de mode

Si le pèlerinage de Compostelle connaît un immense succès populaire, ce n’est plus comme la voie royale de la foi qu’il était jadis. Le Chemin est seulement un des produits offerts à la consommation dans le grand bazar postmoderne. Nombre de pèlerins sont attirés par des valeurs de dépouillement, d’union avec la nature et d’épanouissement de soi.

Dans le monde assez grégaire des marcheurs de Compostelle, on croise, explique Jean-Chrisophe Rufin, des randonneurs high-tech, avec GPS et chaussures Gore-Tex dernier cri ; des marcheurs portant un bissac, un bâton, un bourdon ou une canne télescopique et des pèlerins perdus au milieu d’une humanité bruyante chez qui le caméscope a remplacé l’œil et l’autobus les jambes.

On y croise des adeptes du MUL ou marche ultralégère dont l’axiome central repose sur une phrase : le poids, c’est la peur, ou comment se déprendre de toute crainte irrationnelle. Ainsi, une cape de pluie transformable en tente, des sacs de couchage convertible en veste duvet, un tapis de sol utilisé comme paroi de sac à dos…

Saint-Jacques-de-Compostelle, une mascarade ?

Peu avant l’étape finale, Rufin retrouve sa femme, Azeb, née sur les hauts plateaux d’Ethiopie ! Tiens, tiens, encore le pays de la Reine de Saba… Je pense à mon Je Viens du Jardin des Cafés.

Avec ses avant-postes, ses redoutes, ses défenses et son cœur, Saint-Jacques n’est plus un village ; c’est devenu tout un monde, une vraie ville, où les reliques de Saint-Jacques n’ont rien à faire ! Une histoire rocambolesque raconte que la barque dans laquelle sa dépouille était placée  aurait dérivé vers l’Espagne ; ainsi les ossements d’un homme mort à Jérusalem ont mis huit siècles pour arriver en Espagne !

Enfin bref, en fin de compte, le pèlerin marcheur a droit à un diplôme : la fameuse compostela, délivrée officiellement par la mairie.

Immortelle randonnée

D’une écriture alerte et sans détours, Jean-Christophe Rufin, continue son chemin d’auteur. Ses mots justes, ses émotions, ses coups de cœur, ses réflexions profondes, font de cette Immortelle Randonnée un beau livre franc, sincère et pas tout à fait dans l’air du temps.  

Alors, si le cœur vous en dit, Bon Camino…

 

Saint-Jacques-de-Compostelle, une mascarade ?

Saint-Jacques-de-Compostelle, une mascarade ?

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article