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Sous l’étoile de la liberté de Sylvain Tesson

22 Mai 2015 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Sous l’étoile de la liberté, de Sylvain Tesson,

Souvent condamné à 30 ans de réclusion pour peu que vous fussiez soupçonné d’être un élément douteux, les prisonniers du goulag s’évadaient, mais la nature était souvent plus impitoyable que le marteau des procureurs rouges. C’est à la mémoire de ces hommes de Sibérie en fuite, à la mémoire de ceux qui choisirent la liberté, que Sylvain Tesson dédie son livre où il raconte ses six mille kilomètres à travers l’Eurasie sauvage en 2003. Il a travaillé en collaboration avec le photographe Thomas Goisque.

Quand j’aime je ne compte pas, surtout s’il s’agit de la chose écrite. Ainsi je peux lire tous les livres d’un auteur. En ce moment je prends un cours de géographie avec Sylvain Tesson et ses Six mille kilomètres à travers l’Eurasie sauvage.

La Taïga,

De 1917 à 1991, le système industriel de déportation de l’Union Soviétique nourrit en main d’œuvre les camps de travail. Vingt à vingt cinq millions d’êtres humains connaissent l’internement ; on les appelle le peuple des zeks. Parmi eux, Slavomir Rawicz a laissé un témoignage (À marche forcée) des 6000 kilomètres parcourus en une année, depuis la Yakoutie, par les taïgas de Sibérie, les steppes mongoles, le désert de Gobi, le plateau tibétain, l’Himalaya et les jungles de Sikkim.

Parti en mai de Yakoutsk, Tesson marche de Markha jusqu’à Macha dans le lit de la Lena, tandis que la raspoutitsa fait rage. Ses carnets en papier de riz népalais se couvrent de notes pendant qu’il interroge les vieilles gens. Beaucoup de zeks ont fait souche en Sibérie, à des milliers de kilomètres de leur Lettonie, Ukraine ou Pologne natale. Les souvenirs des naufragés du siècle rouge sont les seuls témoins fiables. L’un deux déclare :

— J’ai mon fusil pour n’avoir pas faim, ma hache pour n’avoir pas froid et ma Bible pour n’avoir pas peur.

Sur les grèves du Baïkal, dans le massif qui borde la vallée de la Vitim, l’ours devient la hantise de l’écrivain voyageur qui attache son sac à dos au faîte d’un arbre, à l’abri pour la nuit. Suivant les évadés sur les rives du Baïkal vers la frontière mongole ; température de moins 30° en hiver, possibilité de rouler en camion sur un mètre de glace.

Dans la région de Bodaïbo, les orpailleurs de Sibérie, Russes, Ukrainiens, Lettons, Ouzbeks, Tadjiks, Biélorusses, Kazakhs, travaillent 12 heures par jour.

Entre la forêt de Sibérie et la steppe mongole, une double ligne de barbelés et des miradors, système de sécurité installé sous Brejnev en 1991 au moment de l’écroulement de l’Union Soviétique. Direction Kiartha ; Tesson achète un étalon mongol qu’il nomme Slavomir et poursuit sa route vers le sud.

La steppe,

Un nomade sans cheval est un oiseau sans ailes, dit un proverbe mongol. L’auteur chevauche sur l’infini tapis des steppes.

La collectivisation forcée contraignit les nomades pour souscrire au productivisme d’État dans des kolkhozes où ils durent se sédentariser : insulte suprême que l’on puisse faire au nomadisme. Les purges de la grande terreur : princes, citoyens, lettrés, lamas liquidés ; monastères détruits ; camps de détention qui fleurissent. Kiartha et Oulan-Bator sont reliés par une route, chose totalement étrangère aux nomades.

La vie touranienne demande agilité et sens de la mobilité au milieu de ces immensités, entre des horizons sans fond, tout comme le loup, totem des peuples steppiques. La yourte, cuir de chameau, laine bouillie, roseaux flexibles, tresses de coton est une boussole et un phare, un nid et un fœtus, la seule marque de l’homme dans la steppe.

Tesson a une pensée pour le Baron fou, Roman Fédorovitch et Ferdinand Ossendowski ces quêteurs de liberté qu’il tente de célébrer. La solitude est la sœur de la liberté, dit-il tandis qu’il s’abrite sous le poitrail de Slavomir en cas de pluie diluvienne.

Le désert de Gobi,

De part et d’autre de la frontière sino-mongole, par le cordon dunaire de Khongor Els jusqu’au quarante-quatrième parallèle, par le hameau de Khovd, Tesson progresse.

Quand il bivouaque seul, il songe : la lune, la nuit, la bête, le feu : tout est en ordre, je me sens en équilibre sur la corde des jours. Il saisit des vipères mortelles de petite taille, pour le plaisir de sentir l’agréable contact de leur peau… et précise : le serpent ne peut pas être un animal vraiment mauvais puisque l’homme le hait.

Bloqué à la frontière chinoise, au sud de Gurvantes, il fait un détour de 2000 kilomètres ; il aime ces voyages de contournement qui demandent de l’obstination.

Dans le Gobi chinois, il troque le cheval pour le vélo et rallie Admo au Tibet, roulant sur le ventre plat d’un reg durci par une patine lustrée, luttant contre le vent qui annule le bénéfice de ses coups de pédale, épuisé. Le désert ressemble à la paume de la main d’un mort.

Le paysage change et plus loin apparaît la chaîne des monts Qilian ; alors l’enfer prend fin.

Vers Gansu, qui sépare le Gobi du désert de Tsaïdam, il voit apparaître des peupliers avec une émotion de naufragé.

Le Tibet,

L’immense étendue quasi inexplorée du Changtang, le plus grand plateau d’altitude du monde où les Chinois ont fait une réserve naturelle, une manière de déguiser sous des préoccupations écologiques une interdiction totale d’accès à une région de haute valeur géopolitique.

Au nord de Goldmud, notre voyageur a un accident de genou, mais comme dit Shakespeare « la volonté sera le jardinier de mon corps » ; il repart en claudiquant vers les monts Kun Lun qui relie Goldmud à Lhassa, traverse la région de Quingaï et passe le col de Tangula.

Les Chinois ont envahi le Tibet en 1960. Une armée de loqueteux dont beaucoup purgent une peine ont travaillé sur le chantier pour l’ouverture du Pékin/ Lhassa (moins de 48 heures).

Abandonnant son vélo à Amdo, Tesson continue à pied en compagnie de 5 moines mendiants. L’auteur ne voit pas de différence entre les zeks du siècle rouge et les milliers de moines et citoyens, lettrés, paysans, femmes, soldats, enfants qui fuient à travers les cols de l’Himalaya. Tous voguent sur la même étoile : celle de la liberté. Il parle des renonçants qui rampent sur le sol pour s’attirer les grâces du ciel et désirent échapper aux réincarnations.

Au lac Namtso, une circumambulation. L’arrière-cour de la Russie c’est la Sibérie, l’arrière-cour de la Chine c’est le nord du Tibet, la Mandchourie, le Xinjiang et surtout la région de Qingaï « la province pénitentiaire ».

L’Himalaya, le Sikkim et le Gange,

Encore en vélo vers le Sikkim en compagnie de Priscilla Telmon ; encore un voyage de contournement pour rejoindre le Gange. De tout temps convoité, Lhassa n’est plus aujourd’hui que l’ombre d’elle-même depuis que les colons Chinois en ont fait le centre névralgique de leur entreprise de conquête du Tibet.

Par le mythique Kangchenjunga, Tesson monte vers le Darjeeling, vers le Bengale de l’Ouest. Passage au petit royaume sikkimais enclavé entre le Bhoutan et le Népal où prospèrent les jardins suspendus et où surnage le Kangchenjunga. Il poursuit sa route jusqu’à Calcutta en hommage aux évadés, pour échapper au siècle des camps, ce XX° siècle qui a produit les trois plus fantastiques systèmes d’asservissement de l’histoire de l’homme : le goulag soviétique, le laogai chinois et les camps nazis.

Le voyageur au long cours ne devrait jamais faire confiance à sa mémoire, mais procéder plutôt comme l’archiviste en conservant tous ses souvenirs sous formes de notes jetées quotidiennement.

prisonniers du goulag

prisonniers du goulag

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