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Delphine de Vigan : Jours sans faim

6 Septembre 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Jours sans faim, Delphine de Vigan

Trente sept degrés de température, huit de tension, aménorrhée, dérèglement du système pileux, escarres, ralentissement du pouls et de la pression sanguine : tous les signes de la dénutrition.

Laure est anorexique.

Elle a d’abord éliminé la viande rouge puis toutes les viandes, puis toutes les protéines animales, le sucre aussi : elle se sentait de mieux en mieux, plus légère, plus pure.

Elle ne voulait pas mourir, juste disparaître, s’effacer, se dissoudre. Avec un demi pamplemousse dans le ventre, elle volait au-dessus des trottoirs.

Elle étouffait, elle n’avait plus de place pour exister dans le regard de ses parents, dans ce désir de leur plaire, dans cette quête de réussite, de perfection, qu’elle avait faite sienne.

Sa mère internée quand Laure avait treize ans ne parle plus depuis des années, juste quelques mots par jour triés sur le volet, oui, non, au revoir, à demain ; son père a fait la guerre d’Algérie, il est violent.

Elle voudrait détruire ses procréateurs, toxiques tous les deux. Mais cela ne changera rien, elle peut leur balancer en pleine gueule son corps décharné comme une insulte, ils n’accuseront pas réception.

Le jeûne était comme une toute-puissance, comme une forteresse, comme une ivresse. À jeun, le guépard est capable d’affronter tous les dangers ; la limace de mer aussi.

Le docteur Brunel lui sauve la vie ; bien que Lanor son autre moi, la poursuive par des voies détournées, la persuade de sa lamentable inutilité, de sa rechute inévitable.

Dans ce concentré d’humanité qu’est l’hôpital, elle apprend à survivre.

Laure côtoie Fatia, une anorexique récidiviste dont le corps sec ne peut pas procréer, son mari désire un fils, va prendre une autre femme ; « La Bleue » furetante et malveillante dans sa robe de chambre polaire ; Catherine, vingt-deux ans, cent dix-huit kilos, qu’il faut sevrer parce qu’elle boit douze litres d’eau par jour et huit litres la nuit ; Julia qui carbure à l’héroïne ; Madame Bauer qui montre sa photo de jeunesse quand elle était Miss Autriche et partage sa chambre avec une autre vieille, tyran du troisième âge qui passe ses journées à lui donner des ordres contradictoires…

Laure a accepté le contrat : on ne jette pas de nourriture dans les toilettes, on ne la refile pas aux copains, on ne prend pas de laxatif, on ne vomit pas.

Elle tricote ; les aiguilles occupent les mains et obligent le corps à l’immobilité. Elle écoute de la musique, celle qui lui rappelle qu’elle à dix-neuf ans et qu’elle aimait danser. Elle réalise des collages.

Entre les plateaux, le thermomètre et les pesées, les jours s’étiolent.

Laure a mal à ses joues qui se remplissent, aux rondeurs qui s’esquissent, elle souffre de cette chair qui prolifère sur elle comme une greffe exponentielle.

Delphine de Vigan conclut : De cette année, elle porte la trace indélébile, une cicatrice indolore. Le prix qu’elle a payé.

Un livre bouleversant, le témoignage à vif d’une jeune fille extrêmement malheureuse, désespérée au point de vouloir disparaître.

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