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La préférence Nationale de Fatou Diome

4 Mars 2014 , Rédigé par Nicole Faucon-Pellet Publié dans #j'ai lu

Fatou Diome, La préférence Nationale

J’ai dégusté La Préférence Nationale, les six nouvelles qui ont lancé Fatou Diome, dans son pays d’origine, son Siné Saloum tant aimé.

La Mendiante et L’Ecolière : l’histoire de la vieille Codou (délibérément transformé en coddou qui signifie cuillère ou louche en wolof) qui enveloppe ses cacahuètes dans des feuilles de cahier d’écolier. Elle habite le quartier des lépreux avec son fils Diokélé déformé par la poliomyélite et avec son mari Guignane qui a les yeux percés par les flèches de la lèpre venue des grandes villes. C’est lui le premier qui a attrapé la maladie-mange-corps. Elle l’a accompagné en quarantaine en épouse dévouée, la lèpre a mangé sa dextre. Dotée d’une belle voix, elle chante dans les maisons, on lui fait parfois des dons. Ses chants qui jouent sur la foi et la crise de conscience arrivent à extorquer aux Foundiougnois quelques maigres dons. Foundiougne est le centre actif d’une région agricole et le commerce des arachides y est florissant.

Dans la famille qui l’héberge, la petite écolière a caché son maigre pécule. Pa-dioulé, le maître de maison la vole. Il considère sa prise comme une aubaine mais ce n’est que la queue du poisson, car la jeune maligne a rangé ses économies à plusieurs endroits ! À la sortie de l’école, elle observe ses camarades : fils de bourgeois et pauvres se côtoient ; même si les CV ne veulent encore rien dire, les plis des vêtements sont les rebords des cartes de visite.

L’écolière prête de l’argent à la vieille Codou ; une amitié nait.

Le Visage de l’Emploi

Le visage c’est un aéroport, une entrée, son décor ne dévoile jamais assez le labyrinthe qu’il cache.

L’héroïne se présente pour un poste de baby-sitter, mais elle est noire, pour Madame Dupont, africain est synonyme d’ignorance et de soumission. Il faut dire que Madame Dupont s’habille comme la reine d’Angleterre : coiffée comme une batavia, elle s’habille comme un chou-fleur. Comme le tama qui adoucit le grondement du Djémbé, les pas de son époux rythment finement ceux de la ronde dame.

Quand la petite fille qu’elle garde lui demande pourquoi elle est noire, elle répond :

C’est parce que je mange trop de chocolat.

Seulement voilà, un jour ces employeurs s’aperçoivent que l’africaine lit Descartes…

Quand vous entendez un marteau-piqueur, inutile de vous retourner, c’est à coup sûr un noir, un turc, un arabe, en tout cas un étranger qui tient la manette, et quand la baby-sitter lit les philosophes, alors, c’est la panique !

Juste une phrase de La Préférence Nationale, la nouvelle qui donne son titre au recueil : « Vous avez appauvri nos terres africaines à force de nous faire cultiver l’arachide et la canne à sucre pour votre peuple, vous avez pillé nos mines de phosphate, d’alumine et d’or pour enrichir votre pays à vos dépens, et pour couronner le tout, vous avez fait des miens des tirailleurs sénégalais utilisés comme chair à canon dans une guerre qui n’était pas la leur. »

Entre nous, cela peut être appliqué à tous les peuples opprimés à travers le monde : Occitans, Basques, Bretons, Bassaris, Kurdes…

Dans Cunégonde à la Bibliothèque, elle est femme de ménage chez les Dupuire. Lui est comptable, la calculatrice est l’annexe de son cerveau. Dans ce monde de galère où le pain ne dépend pas de soi, on est toujours pute d’une façon ou d’une autre. La relation entre employeur et employé n’est pas une relation de personne à personne, mais de ventre à pain. Lorsque sa volonté menace de s’affaisser, elle pense qu’à plus de cinq mille kilomètres d’elle, ses grands parents participent, peut-être sans le savoir, à son combat pour la survie.

Dans Le Diner du Professeur, l’agrégé de chose, docteur de machin et professeur à l’université, fait un repas tout bio exprès pour elle. Il est branché à la mode du tout biologique, comme beaucoup de bourgeois. Il n’est pas nécessaire d’être sociologue pour savoir que les produits bios sont réservés à une élite. Il fait semblant d’ignorer le versant ingrat de sa vie ; il n’accepte que le côté joyeux, surtout il a envie de lui faire l’amour. C’est curieux, écrit l’auteur, quelle que soit la dimension sociale, morale et physique d’un homme, on arrive toujours à le ranger entre les deux jambes d’une femme. L’entrejambe d’une femme, l’alpha et l’oméga de l’homme ; il nait de là, et toute sa vie il y retourne.

Avec un humour féroce, une langue incisive et colorée, sans mâcher ses mots, Fatou Diome raconte sans fioriture, sans faire semblant, son histoire de femme de ménage en Alsace : un quotidien fait d’humiliation pour survivre et payer ses études supérieures.

Elle a réussi : bravo.

Sur le bolong...

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Une marchande de cacahouètes

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